« Ceux qui vivent sur les bords d’une belle rivière » 19-20

Projet pluridisciplinaire de résidence-mission // Quelle nature transmet-on ?

Création d’un spectacle avec les habitants du CAUVALDOR

Théâtre / Chant / Arts visuels

Projet sélectionné dans le cadre du CLEA CAUVALDOR – COMMUNAUTE DE COMMUNES CAUSSES ET VALLEE DE DORDOGNE

En questionnant la thématique « de pierre et d’eau » et l’idée de transmission pour cette résidence mission, nous avons choisi un titre qui nous a semblé être le fil conducteur le plus fort et le plus pertinent pour ce projet. « Ceux qui vivent sur les bords d’une belle rivière » est une proposition de traduction de l’historien et archéologue Michel Labrousse du nom « Quercy » : territoire à la fois historique, culturel, géographique et géologique sur lequel se situe le CAUVALDOR.

« Le Quercy tire son nom du peuple gaulois des Cadurques. Ceux-ci ne sont pas des autochtones. Comme les autres Celtes, ils sont venus d’Allemagne moyenne par migrations successives, du VIIIè au VIème siècle avant notre ère. Aristocratie militaire et politique, parlant un dialecte gaulois, ils se sont imposés par leurs armes de fer aux populations préexistantes. Leur nom s’apparenterait à la racine gauloise cados = cadros, beau, et sa forme première reconstituée, cad-or-ci pourrait signifier “ceux qui vivent sur les bords d’une belle rivière”, sans doute le Lot. Leur capitale Divona (Cahors) est, comme à Bordeaux et Divonne, le nom celtique d’une source divinisée. »[1]

Nous avons choisi ce titre/nom, car il a le charme et la force, quasi poétiques, de désigner en même temps un territoire et ses habitants, le lien qui les unit dans ce rapport à la nature. Pour nous, il est le point de départ d’une enquête basée sur une rencontre artistique réciproque qui questionne, met en image en voix et en scène, la cohabitation des habitants, d’hier et d’aujourd’hui, avec cette vallée de la Dordogne, ses paysages, sa nature omniprésente, son patrimoine millénaire, des grottes ornées, aux pierres du causse ayant aussi servies à la construction de ses magnifiques édifices médiévaux, dolmens…

La rivière fut aussi une route marchande essentielle pendant des siècles, transportant bois et vin, ce qui nous rappelle l’épopée inaugurale de Gilgamesh magnifiquement contée dans « Forêts, essai sur l’imaginaire occidental » de Robert Harrison, interprétation qui raconte le grand partage entre la nature et la culture propre à notre histoire. Une nature préservée qui recule dangereusement et qui est aujourd’hui clairement menacée, tout comme les pratiques vernaculaires des territoires, leurs sols, leurs cours d’eau, leurs forêts, leur faune, leur flore.

L’eau, la pierre : d’un imaginaire patrimonial…

L’évocation de ces paysages et du patrimoine de ce territoire, sollicite immédiatement un imaginaire qui nous connecte aux forces de la nature : telluriques, aquatiques, animales … mais aussi à un passé qui fait figure de mystère. Notamment celui du peuple Celte des Gaulois, dont la culture orale, tout comme celle des hommes et des femmes du paléolithique supérieur qui ont vécus sur ce territoire (on trouve une concentration unique en France de dolmens dans le département et sur la communauté de communes), ne nous a laissé que des traces.

De plus le sud du CAUVALDOR (parc régional) est situé dans le « triangle noir du Quercy », il s’agit d’un des ciels les mieux préservés de la pollution lumineuse de la France métropolitaine. Une nuit encore « intacte » au cœur de laquelle on peut observer les étoiles à l’œil nu, et qui peut aussi figurer une part préservée de nos imaginaires. Un endroit où il est permis de « rêver l’obscur », où tout n’est pas aplanit, mis en lumière, où la réalité possède encore des aspérités, des cachettes, des lieux d’intimité, de résistances aussi.

… aux liens intimes et communs qui tissent ce territoire aujourd’hui dans son rapport à la nature.

Lorsque que l’on se rend dans la nature, dans une forêt, dans la montagne, au bord d’une rivière, sur des rives encore préservées, il est commun d’entendre dire que l’on y va pour s’y « ressourcer ». Revenir à la source, à la l’origine, mais laquelle ? L’objectif n’est pas non plus de fantasmer un rapport vierge, premier avec la nature (romantisme), dont nos ancêtres seraient la figure, mais plutôt de poser la question des racines, des rhizomes, des liens que tisse ce territoire à travers les âges, les êtres, les paysages. Dénicher dans ces liens et dans ces pratiques singulières, une forme « d’anthropologie du futur », une manière de se tenir debout, les prémisses d’un imaginaire dans l’écho du passé.

C’est à partir de cette question de l’imaginaire propre à ce territoire, de la transmission de ce rapport à la nature au fil de l’eau et gravée dans les pierres, que nous souhaitons conduire le travail artistique avec les habitants. Nous souhaitons placer cet imaginaire au cœur des questions environnementales, comme contrepoint au rapport prédateur du capitalisme avec la nature, qui se présente comme la seule alternative, le seul choix « viable » de société qui nous est offert.

Que signifie vivre au quotidien dans ces vallées et sur ces causses ? Pourquoi choisir de vivre dans un territoire rural où la nature est si présente ? Quelle culture sous-tend ce mode de vie (agricole, fluviale, sylvicole etc.) ? Quel lien intime et secret se noue avec ce territoire aujourd’hui ? Avec cette nature, ses pierres ? Quels imaginaires propres suscite-t-il ? En quoi tisse-t-il un rapport au monde singulier ? Comment s’y projette-on, le défend-on, à l’heure des enjeux climatiques colossaux qui s’annoncent ?

 

« Quand on cesse d’habiter une province, ou quand la province est envahie par le centre, on se retrouve dans l’utopie éclatée des cités et académies. Le « provincial » sait qu’en prenant une pierre sur le sol et en la retournant, on trouvera dessous un monde caché de terre, de racines, d’insectes et de vers. Le citadin ne s’en doute pas, ou cherche à l’oublier, car sa ville est composée de pierres qui ont déjà étés extraites du sol, nettoyées et ajustées. Une province, en d’autres termes, est un lieu ou les pierres ont deux côtés. Dès que la pensée se réfugie entre les murs pour quitter les provinces de l’esprit, de la nation ou de l’empire, elle cesse d’être radicale. Tout au plus peut-elle devenir une forme de métaphysique en quête de fondements cosmiques depuis les clairières des Lumières. »

Robert Harrisson, « Forêts, essai sur l’imaginaire occidental ».

Imaginaires du territoire sollicités représentatifs de ce rapport avec la nature

Nous travaillerons cette part de mystère, de « magie » mentionnée plus haut, en accueillant dans la ronde les animaux remarquables et espèces protégées du territoire, les essences de ce pays, la rivière et ses pierres avec un travail effectué au niveau des plus jeunes qui composeront un chœur de la forêt et de la rivière.

Pour cet aspect « magique » nous travaillerons à partir de deux sources. Tout d’abord celle de l’imaginaire Celte et de son panthéon divin, notamment autour d’une de ses figures majeures, le dieu Cernunnos, cerf à visage humain qui est une personnification de la nature comme puissance de vie et de mort. Les bois du cerf sont à l’image de ses cycles, ils meurent, ils tombent pour repousser comme les arbres, « revivre ». Cela nous ramènera au temps où les sources, les rivières étaient aussi sacrées, c’est à dire perçues comme des entités vivantes, des « personnes ».

L’association culturelle des femmes à la nature sera aussi un des thèmes présents, non pas dans sa version essentialiste, mais plutôt comme une source d’inspiration pour une vision alternative du rapport prédateur de la technique à la nature. La figure de la sorcière dont les savoirs étaient ceux des sages femmes, des guérisseuses, avec une prospection sur l’usage des plantes que l’on trouve sur le CAUVALDOR, la connaissance de leurs vertus thérapeutiques, le rapport avec la nature que la pratique de la cueillette induit. L’aspect du soin souvent associé au féminin. Que signifie prendre soin, prendre soin de la nature qui nous entoure, de son milieu de vie, des autres ? Associé à cet imaginaire de « passeuse de savoirs », nous trouvons une version inaugurale, liée au territoire, dans la théorie basée sur une étude de mesures biométriques développée par l’anthropologue et archéologue Dean Snow (université de Pennsylvanie). D’après ce chercheur et les mesures prises (notamment dans des grottes du sud de la France), 75% des peintures rupestres auraient été réalisées par des femmes[2]

[1] Michel Labrousse dans l’Histoire du Quercy (Privat, 1993, sous la direction de Jean Lartigaut)

[2] https://news.nationalgeographic.com/news/2013/10/131008-women-handprints-oldest-neolithic-cave-art/

Soutiens : La DRAC Occitanie, CAUVALDOR