Sorcières, gardiennes de la lisière

Karine Rougier

Conférence – Spectacle :

« Sorcières, gardiennes de la lisière : des bûchers aux féminismes ».

Nez crochu, chapeau pointu, armée de son étrange monture, le balai, instrument de la ménagère, la sorcière fait d’abord appel à l’imaginaire des contes de fée de notre enfance. Il s’agit d’une véritable icône populaire.

Prenons l’exemple de Circée qui est une sorcière-magicienne, mythiques.

John William Waterhouse Circe Offering The Cup To Ulysses

Elle empoisonnait ou transformait les hommes qui osaient accoster sur son île, l’île Aiaié.

C’est grâce à sa grande connaissance sur les secrets des plantes, qu’elle concoctait des potions qui pouvaient transformer l’essence des êtres.

C’est ainsi qu’elle transforma les compagnons d’Ulysse en porcs, Ulysse étant le seul homme qui a osait l’affronter.

La magie, la sorcellerie tissent des relations avec la nature, les mondes invisibles, le monde des morts. Les sorcières étaient ces « femmes-médecines » qui faisaient le pont entre des mondes et étaient détentrices de pratiques populaires et de savoirs ancestraux.

Voici une esquisse de la plante nommée «Moly», qui neutralise l’effet du poison que Circée donne aux compagnons d’Ulysse et qui les transforme en porcs :

Dès la fin du Moyen-Age, la peur de la sorcellerie est réveillée et amplifiée par les malheurs de l’époque : guerres, épidémies…

Elle correspond à une perte de la foi, à une décroissance de l’influence de l’Eglise catholique, à un changement d’époque et de mentalité.

En Europe particulièrement en Allemagne, en France, en Angleterre, au Danemark, on croit alors à l’hérésie satanique: un complot de personnes qui pactiseraient avec le Diable, le Mal, pour détruire la chrétienté.

L’Eglise catholique met en place l’Inquisition à partir du XIIIème siècle. L’objectif étant de convertir de nouveaux individus à la religion catholique et de limiter l’hérésie au sein des peuples sous autorité papale.

Un livre est écrit au XV ème siècle, le «Malleus Maleficarum», il fomente l’idée d’un complot de sorcellerie dans toute l’Europe. Il contient une description de la sorcière et les techniques pour la capturer, la torturer et instruire un procès pour sorcellerie.

C’est ce traité qui contribua à faire des femmes les principales cibles de la chasse.

C’est ainsi qu’à partir du XVIème, l’église, voulant conquérir les campagnes, a

détruit les pratiques païennes en les diabolisant. Commence alors la grande chasse aux sorcières dans toute l’Europe durant laquelle des milliers de femmes sont torturées et brûlées.

Cet épisode contribue à confisquer aux femmes leur pouvoir socio-économique. C’est aussi l’époque de la Rennaissance durant laquelle émerge la science moderne. Il s’agit d’une véritable révolution culturelle qui se déploie à plusieurs niveaux et qui se sert, entre autre, de l’analogie femme-nature pour asservir, exploiter et dominer l’une et l’autre.

Michée Chauderon fait partie d’une de
ces nombreuses femmes brûlées pour sorcellerie,
elle correspondait à la figure de la sorcière présentée dans le Malleus Maleficarum. C’était une vieille guérisseuse,
elle était veuve. Peut être possédait-elle un balai pour faire le ménage, peut être vivait-elle avec un chat noir et peut être avait-elle le nez crochu et un chapeau pointu,
entre autre le bouc-émissaire parfait.

La sorcière est une figure obscure parce que puissante et autonome.

Depuis les années 70, les courants féministes se sont emparés de cette figure

subversive pour renverser les stéréotypes de genre, s’identifier à une image de mauvaise femme et surtout de femme libre et forte.

Aujourd’hui l’image de la sorcière ressurgit au sein des manifestions (WITCH BLOC voir photos ci-contre), mais aussi dans l’univers des séries, comme allégorie du pouvoir des femmes.

On la retrouve d’une autre façon chez les écoféministes, qui, en se posant en véritables gardiennes de la lisière entre les mondes, tendent à ranimer les liens entre la nature et culture. Comme les autochtones, le mouvement écoféministe revendique une conception vivante de la terre.

Elles proposent une relecture écologiste et féministe de l’histoire : elles montrent que le monothéisme est une cause de la désacralisation de la terre.

En croyant en un dieu extérieur au monde, et en créant l’homme à son image, le christianisme monothéiste a désenchanté la terre : les dieux ne sont plus dans les lieux, dans le sol, mais la divinité se situe à l’extérieur du monde, dans le Ciel.

Ce qui explique, dès les premiers écrits bibliques, la condamnation de la sorcellerie, c’est-à-dire de la pratique de la magie, qui fait appel à des esprits, des invisibles, à la fois multiples et terrestres.

Ensuite, la philosophie moderne contribue à réduire le monde à un vaste mécanisme, une grande horloge, que seul le langage mathématique peut comprendre. Le monde sensible, et les liens affectifs que l’on peut entretenir avec des lieux, avec des êtres, sont discrédités, au profit de la rationalité.

L’injonction à la rationalité, qui vient des découvertes scientifiques modernes, permet d’asservir la terre à la fois techniquement – « se faire maîtres et possesseurs de la nature » Descartes –, mais aussi économiquement, pour en tirer du profit.

Les écoféministes font aussi le lien entre l’exploitation du corps des femmes et l’exploitation de la terre. En effet, dans l’imaginaire collectif, le corps féminin et le corps terrestre sont souvent associés – ex. percer les secret d’une femme / de la terre ; « une terre vierge », « on conquiert une femme comme on conquiert une terre », etc. Cette association femme / nature aurait donc servi à les dévaloriser de concert, à asservir les unes et exploiter les autres.

Cette conférence spectacle convient à des élèves à partir de la 3ème puis de la Seconde à la Terminale.

Bibliographie :

• Céline du Chéné, Sorcières. Une histoire de femmes, Michel Lafon et France
Culture, 2019
• Carlo Ginzburg, Le Sabbat des sorcières, Gallimard, 1992
• Institoris Henry – Jacques Sprenger, Le Marteau des sorcières (Malleus Maleficarum) éditions Jérôme Millon, 2017
• Dictionnaire historique de la magie et des sciences occultes, sous la direction scientifique de Jean-Michel Sallmann – (ed. Livre de poche)
• Robert Muchembled La sorcière au village XVe-XVIIIe siècle – (éd. seuil)
• Jeanne Favret-Saada Les mots, la mort, les sorts – (éd. Gallimard)
• Dominique Camus Le livre des secrets : les mots et les gestes qui guérissent – (éd. Dervy)
• Reclaim, recueil de textes écoféministes, choisis et présentés par Emilie Hache – (éd. Cambourakis)
• Barbara Ehrenreich et Deirdre English, Sorcières, sages-femmes et infirmières une histoire de femmes soignantes – (éd. Cambourakis)

Conception, scénographie : Céline Astrié et Marie Renault


Mise en scène et vidéo : Céline Astrié et Marie Renault


Attachée de production et diffusion : Magali Maria


Production : Compagnie Nanaqui


Co-production : l’Estive, scène nationale de Foix et de l’Ariège


Partenaires : Le Pré vert à Rabastens


Durée : environ 1h15